Le comte de Pontis, qui se voulait « né à Châtillon » (inédit)

Partager :

FacebookTwitterEmail this page


L’escroc qui se disait natif de Mauléon

Pierre Coignard, habile escroc et usurpateur d’identité. (Doc Gallica)

« Chef de bataillon, comte André-Pierre de Pontis de Sainte-Hélène, né le 24 novembre 1774, à Châtillon-sur-Sèvre, département des Deux-Sèvres, fils de Pierre de Pontis, comte de Sainte-Hélène, et de demoiselle de Linière d’Aubusson de la Feuillade… »
Inutile de rechercher l’acte de baptême de cet homme dans les registres paroissiaux de Châtillon (Mauléon, 79). Non seulement ces précieux documents ont tous été détruits au moment des guerres de Vendée ; mais surtout, cette naissance n’a jamais existé. Tout est faux. Le père, la mère, le patronyme ronflant ne sont que pure invention.
L’auteur de cette usurpation d’identité s’appelle Pierre Coignard. A l’heure de ce nouveau mensonge, l’escroc compte déjà un joli palmarès de roublardises et de vols à son actif. Son histoire quelque peu rocambolesque a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs publications, dont un livre de 370 pages « Pierre Coignard ou Le forçat-colonel ». « Coignard méritait tout autant que Vidocq de survivre à son époque » justifient les auteurs de cet ouvrage.

Pierre Coignard n’est donc pas né à Châtillon-sur-Sèvre contrairement à ses affirmations, mais en Touraine. Il a vu le jour le 29 novembre 1770 à Langeais dans la famille d’un sellier sans histoire. Le jeune Coignard entre dans l’armée et participe aux guerres de Vendée où sa conduite est surtout celle d’un pillard sans foi ni loi. « Perpétuel transfuge, il passait d’un camp à un autre » rapporte Vidocq dans ses mémoires. « S’était-il attiré quelque désagrément chez les bleus, il passait aux blancs ; et si ces derniers lui cherchaient noise quelques-uns des larcins dont il s’était rendu coupable, afin de se dérober à la poursuite, il revenait aux bleus. A chaque instant il se voyait contraint de déguerpir parce qu’il s’était compromis. Aussi ferait-on une longue liste des lieux où il n’a fait que paraître et disparaître, des noms qu’il a portés, et des régiments où il a servi » complète l’ex-bagnard devenu chef de la Sureté à Paris.
Pendant qu’il servait la République un jour, les Vendéens le lendemain, Coignard a donc sillonné le bocage où il semble avoir collecté quelques renseignements. Ils s’avéreront précieux pour se créer bientôt une nouvelle identité.
De retour à la vie civile, Pierre Coignard escroque la famille poitevine Montausier, dérobe pour 100 000 livres d’or et de diamants à un juif et finit par se faire prendre. Sa première condamnation en 1801 est très lourde : 14 ans aux fers. Mais quatre ans après son incarcération au bagne de Toulon, il réussit à s’évader. Il s’enfuit en Espagne où il croise un certain l’abbé Langenay, et s’invente alors une autre vie, se créé un autre personnage, ô combien plus flamboyant. Après avoir habilement maquillé un registre matricule militaire, il réussit à se faire incorporer dans l’Armée. C’est à ce moment qu’il devient le fameux comte de Sainte-Hélène, André-Pierre de Pontis. L’escroc déclare être né à Châtillon-sur-Sèvre en 1774. Pourquoi ? Mystère. Au vu de ses états de service (fictifs), on le place d’emblée au commandement d’une troupe.

Au sujet du patronyme, peut-être l’usurpateur s’est-il librement inspiré des mémoires, véridiques ceux-là, de Louis de Pontis « qui a servi dans les armées cinquante-six ans, sous les rois Henri IV, Louis XIII et Louis XIV« . A moins que la veuve Pontes connue en Espagne n’ait été à l’origine du nom.
Lors de son procès, l’avocat général l’interroge sur le choix incongru de son lieu de naissance. A peine embarrassé, le prévenu se borne à dire qu’il s’agit d’une erreur. Pour compléter la fantaisie du curieux individu, l’enquête conduite pour le confondre établit qu’il a écrit une lettre au maire d’une commune du bocage pour obtenir de sa part un acte de baptême en bonne et due forme. La première localité qui vient à l’esprit est Châtillon-sur-Sèvre pour suivre sa logique. Ce n’est pas le cas, c’est le maire de Saint-Pierre-du-Chemin en Vendée que Coignard a sollicité et tenté de soudoyer contre un brevet d’officier pour son fils et la Croix de Saint-Louis pour l’édile.
Flairant l’entourloupe, le maire, dont Coignard avait à l’évidence sous-estimé la pugnacité, communique ses doutes au préfet de Vendée. Il lui écrit le 23 juillet 1816. L’affaire est classée sans suite mais monsieur le comte de Sainte-Hélène est désormais dans le collimateur des autorités. Il ignore qu’il est surveillé et poursuit donc ses activités délictueuses. Les plaintes s’accumulent. Il est finalement arrêté à Paris par les hommes de Vidocq début 1818 et incarcéré à La Force. Son second procès démarre le 3 juillet 1818. Il s’agit alors de faire la lumière sur l’identité véritable du prévenu. Une fois celle-ci établie, Pierre Coignard est jugé pour ses très nombreux méfaits un an plus tard. Bilan : travaux forcés à perpétué. Il est enfermé à Bicêtre puis conduit enchaîné de Paris au bagne de Toulon où il est reconnu par ses anciens compagnons de cellule comme Pierre Coignard. C’est au port militaire de Brest, où il a été conduit en 1829, qu’il achève son parcours tumultueux. Les pseudo Châtillonnais meurt le 19 décembre 1834 à l’âge de 64 ans. Sur son acte de décès, l’administration entérine son imposture et le dit cette fois né à Soissons dans l’Aisne…

Si le souvenir de l’usurpateur s’est depuis replié dans l’oubli, il est assez déconcertant de croiser dans la région un des frères du bagnard. Casimir-François, ferblantier à Thouars, s’est en-effet marié en 1811 à Parthenay à une tourangelle fille d’un horloger. Au même moment, le grand-frère malfrat se trouvait en Espagne où il s’inventait une vie de lieutenant-colonel, comte de Sainte-Hélène né à Châtillon, à quelques lieues seulement de Thouars et de Parthenay. Cette « proximité » n’aura jamais été soulignée lors de son procès.

Xavier MAUDET